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Août-Septembre 2010
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Comptables en entreprise — au cœur de la durabilité?

Le Professional Accountants in Business Committee de l’IFAC s’est récemment proposé de mieux comprendre le rôle des comptables dans les efforts déployés en matière de durabilité à l’échelle mondiale. Deux études indiquent que les comptables peuvent avoir une influence décisive dans le processus.

En 2006, le Professional Accountants in Business Committee de l’International Federation of Accountants (IFAC) s’est donné comme mission de sensibiliser davantage les comptables en entreprise à la question de la durabilité. Deux études intitulées Sustainability — the Role of the Professional Accountant in Business et Professional Accountants in Business — At the Heart of Sustainability? (en anglais uniquement) sont le fruit de son travail.

La seconde étude comprend une très longue discussion avec des comptables du monde entier qui expliquent leur rôle et celui de leur entreprise en matière de durabilité. Beaucoup d’entre eux posent un regard novateur sur ce que fait la profession à cet égard. L’IFAC est toujours à l’avant-scène pour promouvoir l’éthique et la responsabilité sociale des entreprises auprès de ses organismes membres. Nous présentons ici un extrait de cette étude importante.

Sensibiliser

Vitale pour l’entreprise, la durabilité consiste, en quelques mots, à mettre en œuvre une stratégie d’affaires qui réponde aux attentes des parties prenantes tout en garantissant la performance et la rentabilité à long terme.

Andrew Hewett, directeur de l’approvisionnement mondial du détaillant britannique Kingfisher, illustre le lien entre son groupe et la durabilité en ces termes : « Comme nous vendons des produits de jardin, l’approvisionnement en bois d’œuvre est crucial pour nous. Si nous ne mettons pas l’accent sur la durabilité aujourd’hui, nous ne pourrons plus vendre demain. Nous n’aurons plus de produits ou les clients ne viendront plus chez nous. »

Naturellement, des normes environnementales et sociales de qualité ne sont d’aucune utilité si, au bout du compte, elles n’améliorent pas la vie des gens. Pour certaines entreprises qui ont participé à cette étude, la durabilité et ses effets bénéfiques sur les affaires sont des éléments prépondérants depuis longtemps.

Henk de Bruin, chef du bureau de la durabilité chez Philips, grand fabricant d’appareils électriques, explique que les fondateurs de l’entreprise avaient la durabilité dans le sang.          « Philips a établi des écoles dès 1905 et institué un régime de participation aux bénéfices dès 1906, raconte-t-il; pour nous, la durabilité n’a donc rien d’une nouveauté. »

Michael Foley, contrôleur adjoint de la grande société américaine de soins de santé Johnson & Johnson, abonde dans ce sens : « Le terme durabilité est assez récent, mais le concept est àl’œuvre dans notre entreprise depuis des années. Il fait partie de nos valeurs. »

Même son de cloche chez ABN AMRO, grande figure du secteur bancaire, qui vient de publier son troisième rapport annuel sur la durabilité. Sandrijn Weites, chef de la stratégie et de l’information en matière de durabilité, explique l’importance du concept dans cette branche d’activité : « Offrir des services bancaires est essentiellement une affaire de confiance et nous avons besoin que nos clients puissent compter sur nous. » ABN AMRO a en effet évalué la durabilité par rapport à six valeurs fondamentales pour savoir si elle créait de la valeur ajoutée. « Dans chaque cas, indique Sandrijn Weites, nous avons montré qu’elle en créait, pas seulement au niveau des résultats, mais également pour nos parties prenantes et notre réputation. »

Nancy Tse, directrice des finances de l’organisme responsable des hôpitaux de Hong Kong, estime que les comptables ont un rôle clé à jouer pour assurer à la durabilité de l’organisme. Elle parle avec justesse des meilleures façons de donner aux professionnels de la comptabilité en entreprise les connaissances sur la durabilité qui s’imposent : « Nous avons besoin de formation continue, explique-t-elle, et nous devons entretenir une vision globale et créative de l’utilisation des actifs. »

Corinne Proske de la National Australia Bank souligne que la durabilité se doit d’être pertinente : « Je redoute parfois que le lobby du développement durable se prenne à son propre jeu, confie-t-elle. Il oublie que la durabilité doit avoir un sens pour l’entreprise. Il ne s’agit pas d’appliquer une formule, mais plutôt de bien gérer le risque et la réputation, deux éléments qui n’étaient pas suivis activement auparavant. »

Comprendre la durabilité

Pour les professionnels comptables en entreprise, la durabilité consiste à voir plus loin que les seuls aspects financiers. D’autres éléments comme la science, les statistiques et l’évaluation du rendement entrent en jeu.

Dans l’étude, certains répondants ont proposé différentes définitions de la durabilité, se référant notamment aux définitions reconnues à l’échelle internationale. Tony Trahar, chef de la direction du géant minier Anglo American, se rallie à la définition de Brundtland, qui conçoit la durabilité comme le fait de satisfaire les besoins des générations actuelles sans affaiblir la capacité des générations futures à combler les leurs.

De même, pour Michael Foley, la durabilité est « la capacité à satisfaire les besoins du présent sans nuire à l’avenir ». Henk de Bruin la voit comme « une vision idéale de l’humanité dans 30 ou 40 ans ».

« Notre entreprise doit être une bonne citoyenne, ajoute-t-il, mais il y a toujours des impératifs à respecter : réduire les coûts et être un bon employeur. »

Corinne Froske de la National Australia Bank en convient : « Nous ne considérons pas la durabilité comme un accessoire ou un effet de mode. Selon moi, la durabilité a évolué. Au départ, je m’en tenais à l’aspect environnemental. Aujourd’hui, j’y vois un processus décisionnel équilibré tenant compte de paramètres extrafinanciers, surtout l’impact social et environnemental sur la performance. »

Les participants à l’étude ont insisté sur cette dissociation entre durabilité et effet de mode. Andrew Jackson, directeur financier de l’Atomic Energy Authority au Royaume-Uni, indique avoir vu le terme « durabilité » employé dans son sens « politiquement correct ». « Dans la langue de l’entreprise, la durabilité signifie optimiser des objectifs à long terme et non maximiser le court terme », précise-t-il.

Autre conclusion importante de l’étude : les entreprises savent clairement que les aspects environnementaux de la durabilité peuvent se révéler payants. Pour Nick Shepherd, président d’EduVision, société canadienne de conseil et de formation, les intérêts des parties prenantes sont de plus en plus étendus dans le processus et les actifs incorporels, de plus en plus importants. « Ces enjeux ne paraissent généralement pas au bilan, explique-t-il, mais ce sont eux qui permettent aux entreprises de survivre à long terme. » Pour lui, la durabilité est un concept simple : « Il s’agit de la capacité d’une entreprise à créer de la valeur et à continuer d’exister en tant qu’entité ».

Il lance toutefois une mise en garde : « Si la profession comptable n’épouse pas la durabilité, nous serons de moins en moins en phase avec la société. »

Luis Perera, responsable des solutions d’affaires durables de PricewaterhouseCooper au Chili, insiste sur le fait que le secteur des services financiers est l’un des garants de la confiance du public dans les résultats d’une entreprise. « Le besoin de confiance de la part du public ne concerne pas que l’aspect financier, précise-t-il. Une entreprise doit aussi veiller à sa continuité; il est donc nécessaire que les comptables professionnels donnent au public l’assurance qu’elle agit de manière à durer. »

« La durabilité consiste à comprendre les objectifs à long terme d’une entreprise, indique Andrew Jackson. Si vous ne les comprenez pas, l’avenir est alors moins prévisible. »

La durabilité au sein du modèle d’entreprise

Le concept de durabilité semble avoir un effet profond sur la façon dont les professionnels comptables en entreprise voient leur rôle. Dans un contexte élargi, l’enjeu est d’obtenir des résultats tangibles. De plus, la question de la durabilité ne concerne pas uniquement les comptables qui travaillent pour de grandes entreprises; elle intéresse toutes les entreprises, mêmes les petites. Corinne Proske explique que la durabilité est le fondement de son travail : « Je me considère comme un catalyseur de la durabilité dans l’organisation. Mes solides compétences en comptabilité me permettent de parler la langue des affaires. » Elle est au fond un lien entre deux cultures — une « interprète », comme elle se décrit elle-même.

Nick Shepherd estime que la durabilité va plus loin que la conformité. « La durabilité, explique-t-il, consiste à se positionner à l’avant du peloton plutôt que dans le groupe des poursuivants. » Pour Luis Perera, la durabilité revient à mieux se comprendre les uns les autres : « Elle vous permet de cerner la mission qui préside à ce que font les entreprises. Si vous avez une perspective à long terme, la durabilité peut vous aider à suivre un modèle qui associe cette perspective à celle de votre organisation. »

« Si vous comprenez la durabilité, conclut Henk de Bruin, vous comprenez sa dichotomie : risque et réputation d’un côté, et occasions d’affaires de l’autre. »

Durabilité et changement au sein des organisations

La force de changement au sein du modèle financier que constitue la durabilité est un autre aspect du concept qui est ressorti des interviews. Les efforts intangibles au nom de la durabilité doivent être reconnus et compris. Par exemple, Sandrijn Weites d’ABN AMRO croit qu’une consommation réduite de l’énergie créera un meilleur environnement tout en améliorant l’engagement des employés (conscients que leur entreprise participe à la préservation de leur environnement).

Michael Foley donne un autre exemple : « Si nous décidions de nos investissements uniquement en fonction du rendement financier, beaucoup de projets comme les projets environnementaux seraient laissés de côté. C’est pourquoi nous avons fini par constituer une enveloppe particulière pour le financement des projets environnementaux plutôt que de mettre ces derniers en compétition avec tous les autres projets; mais nous devons tenir compte d’objectifs qui ne sont pas toujours mesurables d’un point de vue strictement financier. »

Par ailleurs, la durabilité crée des débouchés inexplorés. Corinne Proske en donne un exemple précis : « Je travaille à mettre sur pied un programme visant à accorder des prêts à des personnes à faible revenu auxquelles, en principe, la banque refuse de prêter. Il s’agit pour nous de réapprendre à interpréter la durabilité et de lui donner un sens pour nos affaires. »

 « Les organisations doivent reconnaître la durabilité comme un facteur d’intégration, indique Nick Shepherd. Prenons par exemple les outils de gestion comme le tableau de bord équilibré : les entreprises ne devraient pas se contenter de remplir toutes les cases, elles devraient aussi penser à ce que l’outil est censé leur permettre de faire et l’utiliser dans le contexte de la durabilité. »

Pressions des parties prenantes

L’intervention d’un grand nombre de parties prenantes est au cœur de la durabilité. Au XXIe siècle, les attentes de ces parties prenantes (consommateurs, employés, investisseurs, collectivités, gouvernements, etc.) ne cessent de croître. Les actionnaires   peuvent certes continuer à demander plus de dividendes, mais non plus aux dépens de l’environnement ni de l’intérêt général. Tony Trahar, chef de la direction d’Anglo American, explique : « Nous travaillons dans un secteur qui a une grande incidence sur les systèmes sociaux et l’environnement. L’opinion publique est de plus en plus véhémente et le secteur minier n’a pas très bien négocié le virage du développement durable. Nous essayons d’agir de façon à ce que les gouvernements constatent que nous respectons des normes rigoureuses partout où nous exerçons nos activités. »

Selon Sandrijn Weites, la durabilité est un système qui stimule le changement. « Chaque année, nous participons à 500 réunions avec des ONG. Nous leur demandons leur avis quand nous établissons une nouvelle politique sur les risques. Même chose avec les clients, les employés et même les fournisseurs. Ces derniers doivent comprendre la nécessité de mettre en place une politique appropriée, sous peine de ne plus faire partie de nos fournisseurs. »

Ces débats et ces pressions produisent des résultats. « Nous avons commencé à repenser nos produits pour réduire la consommation d’énergie au début des années 1990, explique Henk de Bruin, et nous avons influencé la législation concernant le recyclage des produits électroniques pour réduire l’impact environnemental. » Toutes ces mesures se traduisent par des avantages commerciaux traditionnels. « Les produits verts réduisent les coûts, poursuit-il. Grâce à nos principes de conception écologique, le coût des matières premières est réduit six fois sur dix. »

La même démarche consistant à prendre en compte les pressions des parties prenantes joue un rôle positif dans d’autres secteurs : « Il y a des situations particulières, affirme Andrew Jackson. Par exemple, concernant la suppression du risque nucléaire en Grande-Bretagne, la logique voudrait que plus vite ce sera fait, mieux ce sera pour l’économie britannique. Les parties prenantes locales craignent cependant les répercussions de la fermeture des centrales, notamment pour l’emploi et l’économie locale. Il y a donc un conflit entre deux objectifs louables. C’est pourquoi nous passons beaucoup de temps à collaborer avec les collectivités locales. »

Comptables en entreprise et durabilité

La plupart des participants à l’étude considèrent qu’il y a beaucoup à faire pour que les comptables en entreprise soient sur la même longueur d’onde dans ce domaine, comprennent le rôle qu’ils peuvent jouer et changent les choses. Ils insistent aussi sur la nécessité du travail en équipe entre les différentes disciplines concernées. « Le comptable traditionnel doit apprendre à penser à autre chose qu’à l’argent, explique Henk de Bruin. Par exemple, s’il est habitué à l’exactitude de ses opérations arithmétiques, il doit aujourd’hui comprendre les statistiques, les écarts et les mesures scientifiques afin d’évaluer les enjeux environnementaux. Une équipe multidisciplinaire est donc nécessaire. »

« Cela fait partie de la transition qui nous mène de la simple addition des chiffres mensuels à une participation plus active à la gestion des affaires, remarque Andrew Jackson. C’est dans cette vision élargie de la comptabilité que réside l’avenir de la profession. »

Pour Luis Perera, la profession est encore peu sensible à l’idée de durabilité. « Nous sommes très bien placés pour être des fournisseurs d’informations fiables, mais la profession doit être mieux informée sur la durabilité. J’aimerais que nos organisations professionnelles dispensent des cours sur ce thème pour que nous puissions faire plus qu’offrir de l’information financière. »

« Les comptables doivent regarder autour d’eux, poursuit Sandrijn Weites. Ils doivent aussi être plus ouverts à l’expérimentation en ce qui concerne les rapports sur la durabilité, et les vérificateurs doivent se familiariser avec ce domaine. » Selon Corinne Proske, la contribution de la profession à la durabilité doit être mieux comprise : « Les comptables doivent mieux connaître les éléments essentiels de la durabilité, les intégrer à leurs activités et les y enraciner. »

Elle ajoute qu’il serait bénéfique que la comptabilité joue un rôle accru dans les domaines fondamentaux de la durabilité. « Dans le secteur communautaire, par exemple, il y a un manque de rigueur, de systèmes, de transparence et de responsabilisation, constate-t-elle, ce qui est plutôt surprenant. Pour pallier ce manque, on veut toujours qu’un comptable intervienne. »

Comment contribuer davantage

La société a changé, le marché a changé et toutes les personnes interrogées reconnaissent que la durabilité a complètement modifié les objectifs stratégiques des entreprises. Sandrijn Weites résume l’idée : « La durabilité est un enjeu débattu dans les conseils d’administration. On ne la met pas en pratique pour le plaisir. L’époque de l’argent vite gagné est révolue pour les entreprises responsables; aujourd’hui, la priorité absolue est la croissance durable. Notre horizon n’est plus le prochain trimestre, mais le prochain quart de siècle. »

Pour Sandrijn Weites, un des moyens de s’adapter à cette nouvelle donne est de remettre en cause les principes actuels du fonctionnement des entreprises. « Les gestionnaires qui veillent aux résultats quotidiens agissent à court terme, explique-t-il. Les comptables en entreprise doivent leur tendre un miroir et leur poser des questions. Un bénéfice de 180 000 $ peut devenir une perte d’un million de dollars un an plus tard. Il faut commencer à réfléchir aux conséquences. »

Nick Shepherd en convient : « L’enjeu capital pour la profession est de faire comprendre qu’il y a un lien entre la performance financière et la durabilité en termes de rendement du capital investi. Il s’agit d’être capable de continuer à faire des affaires en tant qu’entreprise. »

Corinne Proske ajoute que les professionnels comptables en entreprise doivent être plus forts. « Je souhaite qu’il y ait plus de comptables dans ce domaine, dit-elle. Je crains que nous soyons en train d’oublier ce que nous essayons d’accomplir. »

« Nous nous laissons gagner par l’optimisme, mais la durabilité doit être conduite par les entreprises et parler la langue des affaires. »

Mark Lewis, représentant des services financiers dans le groupe de travail du président du conseil sur la durabilité chez Ford Motor Company, maintient que dans le domaine plus large de l’analyse financière, il sera essentiel que les professionnels comptables mettent en œuvre des outils et des techniques d’analyse capables de tenir compte de l’ensemble des répercussions de la durabilité, plutôt que de se limiter aux effets négatifs des coûts et des passifs éventuels à court terme.

« Le fossé doit être comblé, affirme Luis Perera. Si les comptables disent avoir besoin de données précises et si les gestionnaires rétorquent que les comptables ne comprennent pas, c’est aux comptables qu’il incombe de jeter un pont. Ce sont eux qui comprennent la langue des finances et la langue de la durabilité. Voilà quel devrait être leur principal apport. »

« C’est absolument essentiel, renchérit Nick Shepherd. Si le seul titre de gloire des professionnels comptables est d’additionner des chiffres qui sont de moins en moins significatifs, la profession risque de perdre de son utilité. »

Les bonnes pratiques sur le plan éthique vont durer. Pour les professionnels comptables en entreprise, le fait de rendre compte des comportements liés à la durabilité est vital pour améliorer la perception du public et gagner la confiance des parties prenantes. Tous les professionnels en entreprise ont aujourd’hui besoin des connaissances qui leur permettront d’assumer la responsabilité qui va de pair avec l’élargissement de leur rôle. De même, il est indiscutable que la durabilité ne peut plus être un accessoire facultatif dans la gestion des affaires.

Vous pouvez télécharger le rapport intitulé Professional Accountants in Business — At the Heart of Sustainability? dans son intégralité sur le site de l’IFAC à l’adresse suivante : www.ifac.org/store.  

Extrait du rapport Professional Accountants in Business — At the Heart of Sustainability? Tous droits réservés, août 2006, par l’International Federation of Accountants. Reproduit avec l’autorisation de l’IFAC. 

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